Voici un texte rapporté par un chasseur. Ce serait une traduction d’un texte écrit par un grand chasseur africain, Monsieur Capstick. Manifestement, ce grand chasseur s’est abandonner au plaisir de chasser en Argentine.

Ce texte, sans la démentir, donne une autre version, sans doute plus complète, de la mort de Day de Trevelin. Je suppose que le terme corniaud employé par l’auteur signifie en fait les punteros, largement utilisés en Argentine.

Place à la belle histoire :

Les pâles lueurs de l’aube passaient à peine au travers du feuillage duveteux des Alamos, quand soudain Chiché Bilo arrêta son cheval d’un brutal coup de rênes. Il sauta de sa selle et, avec la démarche chaloupée de l’homme de cheval, il s’approcha de la brebis mutilée gisant au sol.

Il retourna la carcasse en la soulevant de la pointe de son alpartaga, mettant au jour les dégâts causés au ventre de l’animal. Le Basque aux yeux noirs considéra longuement les blessures massives et irrégulières, et le trou d’où la panse avait été extraite pour être dévorée. Son regard suivit les empreintes qui s’éloignaient du lieu du massacre, traces de pas fourchus se perdant dans les chaparals.

Sa mâchoire se durcit tandis qu’il dit : « Jabali, un sanglier, et un vrai gros »….

Je tenais difficilement mon cheval qui s’effrayait de l’odeur du sang : « tu veux dire que c’est un sanglier qui a tué cette brebis ? » demandai-je avec une certaine incrédulité. « Je n’ai jamais entendu parler de sangliers qui tuent d’autres animaux pour les manger »… La carcasse semblait la victime d’un fou homicide avec une hache… « J’ai toujours pensé que les sangliers se nourrissaient de glands et de truffes ou de trucs comme ça… ».

« Eh bien, pas en Argentine, mon vieux », répondit Chiche en remontant à cheval d’un seul mouvement fluide. « Il y a eu un sanglier à une trentaine de kilomètres d’ici qui avait tué en trois ans huit cents moutons et génisses, avant qu’on ne m’appelle pour m’occuper de lui. Cette brebis a été tuée il y a moins de trois heures » dit-il en essuyant le sang entre ses doigts. « Nous retournons à l’hacienda pour prendre les dogos ».

Je remis le fusil dans son étui, toute idée de chasse à la copetonas (perdrix du désert) maintenant évanouie. L’estancia de Chiche était une véritable station d’élevage, et rien ne passait à ses yeux avant son cheptel, pas même ma mission d’envoyé spécial du magazine Saga, chargé de vérifier les rumeurs de fantastiques chasses à la plume, dans cette région de Patagonie de l’Argentine occidentale. De toutes façons, l’idée de voir à l’oeuvre les fameux Dogos Argentinos me souriait assez.

Nous revînmes donc, au petit galop, à travers le maquis des quinze milles hectares de l’estancia.
Angel, un gaucho géant, avec les pantalons bouffants traditionnels et le couteau à manche d’argent dans sa large ceinture, galopait à coté de moi, un grand sourire sur son visage buriné. Les poules et les poussins se dispersèrent tandis que nous passâmes dans le verger pour rejoindre la cour poussiéreuse, où de gros chiens blancs tiraient sur leurs chaînes. Ils semblaient percevoir qu’une chasse allait commencer, et ils en gémissaient déjà de plaisir.

Nous bûmes le traditionnel maté, apporté par l’épouse de Chiche, une femme élancée et fine, aux yeux bleus, tandis que Chiche détachait trois des plus gros chiens, qui l’écoutèrent en silence tandis qu’il leur parlait en Araucano, le vieux dialecte des anciens indiens patagons, la seule langue qu’il parlait à ses chiens, afin d’éviter que d’autres chasseurs n’interfèrent dans la chaleur d’une chasse avec des ordres en espagnol mal compris.

La nuit d’avant, autour d’un Parrillada mixta, le plat national argentin de viandes différentes, Bilo m’avait parlé de ses dogos. Créés à l’origine par le Dr Nores Martines, ce sont sans doute les chiens les plus efficaces du monde pour la chasse au sanglier.
Le Sus scrofa européen fut introduit vers 1850 en Argentine par de riches propriétaires pour les plaisirs de la chasse, les sangliers découvrant en échange un biotope idéal pour eux, avec pour résultat la naissance d’une espèce surdimensionnée, et plus agressive que partout ailleurs. Les animaux de 300 kg ne sont pas rares, et Bilo lui-même en avait tué un qui atteignait 350 kg…
On s’aperçut rapidement que les chiens européens ne faisaient pas le poids face à des animaux pareils, d’autant que le maquis est impénétrable dans certaines zones de l’ouest. Une nouvelle complication se produisit, en ce que les sangliers se mirent à tuer du bétail, sans que l’on sache si cette tendance expliquait la taille atteinte par les animaux, ou inversement…. En tout cas, vers 1900, le problème pour l’élevage devenait majeur.

C’est vers 1930 seulement, que le Dr Martines, lui-même chasseur, fixa la race qui est maintenant le standard du Dogue Argentin, en utilisant – comme souches – le pointer, le mastiff, le pit bull, le limier et d’autres encore, afin d’obtenir les qualités d’un chien sans peur, féroce et tenace.
Bilo est reconnu comme l’un des éleveurs principaux de cette race, et le mainteneur du dessein du Dr Martines. Dans son estancia sur les bords du Rio Negro près de la ville d’Allen, il possède une cinquantaine de ces chiens.

Un dogue adulte pèse environ 50 kg de muscles, ensachés dans une robe blanche, avec des mâchoires impressionnantes, qui doivent pouvoir tenir le sanglier. Cependant, ce sont des chiens très doux avec l’homme, faisant d’excellents chiens de compagnie, même si je doute qu’ils remplacent jamais le caniche…

Bien que ces chiens aient un instinct naturel de combat contre le sanglier, Bilo ne les laisse pas se lancer avant d’avoir compris la tactique et s’être entraînés dans une petite arène de sa conception, contre des animaux capturés à cet effet. L’entraînement acquis protège dans une certaine mesure les chiens, mais, même contre des sparring-partners choisis de taille délibérément moyenne, il n’est pas rare que de jeunes chiens soient tués dans l’arène, avant d’avoir jamais connu la chasse…

La tactique des Dogos, comme me l’exposa Chiché, c’est de suivre silencieusement la piste, et de sauter en meute sur le sanglier. L’un prendra une écoute, les autres une patte ou mordront au flanc. Comme les Dogos n’aboient pas pendant la chasse, des corniauds les accompagnent et annoncent le ferme quand le combat commence, permettant ainsi aux chasseurs de se repérer.

« Alors, je sers le sanglier, au couteau », dit Chiché

« avec un quoi ? » demandai-je

« un couteau, l’arbolito, le couteau des gauchos »

« Attends, tu veux dire que tu approches un sanglier de 300 kgs avec seulement un couteau ?

« Oh, bien sûr, il y en a qui se font tuer en faisant ça, mais la seule difficulté, c’est de savoir quand frapper, pas plus dur que ça ! pour nous, gauchos, c’est la seule manière de chasser : si je voulais un cochon mort, il serait plus simple de l’acheter ».

« Et voilà, je suis tombé chez des dingues… » me dis-je

Suivis de trois chiens blancs et d’un couple de corniauds, nous retournâmes au bosquet où la brebis massacrée nous attendait. Les Dogos tournèrent autour de la carcasse, d’où un aigle du désert venait de s’envoler lourdement, puis prirent le sentiment et foncèrent dans les broussailles, conduits par Day, la chienne préférée de Bilo. Les corniauds suivirent au petit trot en grognant.

Nous essayâmes de suivre les chiens, sans rien entendre sur plus d’un kilomètre, et nous arrivâmes dans une petite plaine où la végétation était moins haute. Bilo se dressa acrobatiquement sur sa selle pour essayer de voir les alentours, mais en vain : il me dit qu’il était probable que le cochon se dirigeait vers le bord de la rivière, et allait, sans doute, se réfugier dans une des îles.

Nous repartîmes dans cette direction, et, finalement, quelques récris se firent entendre. Le court fouet claqua sur la croupe de la jument de Chiché qui partit au plein galop, tandis qu’Angel et moi mangions la poussière derrière lui, ramassant les branches d’arbre à plein visage, tout en tentant d’éviter les trous des terriers de viscacha qui auraient cassé la jambe du cheval, et provoqué une chute dangereuse, voire mortelle, pour le cavalier.

Un cri sauvage éclata devant moi, aigu et saccadé, l’antique cri de guerre basque, lancé par Chiché pour appuyer ses chiens. Devant moi, j’aperçus un des corniauds qui revenait vers nous, la queue entre les pattes. Chiché bloqua son cheval, sauta de la selle avant même l’arrêt total, tout en sortant de sa gaine le long couteau.

Je sortis de son étui le fusil, chargé à balles, et je suivis. Cinquante mètres plus loin, je le trouvai, regardant à ses pieds Day, en train de mourir : elle avait été ouverte sur tout le côté, la défense mettant à nu et perçant le poumon, les intestins également partiellement sortis de leur cavité. La chienne tentait de se relever en gémissant, et je vis les yeux de Bilo s’embrumer quand il réalisa que la chienne voulait continuer la chasse.

Angel la prit doucement dans ses bras, et la posa avec précaution en travers de sa selle. Elle lui lécha faiblement la main. Chiché repartit derrière la chasse et revint 10 mn plus tard avec les deux autres chiens blancs, tachés de sang, mais leurs blessures étaient sans gravité, et Chiché les recousit immédiatement à gros points, avec le petit matériel qu’il avait dans ses fontes.

Nous rentrâmes à l’estancia en silence, Chiché les mâchoires serrées sur son chagrin, et moi ne sachant trop que dire, et préférant me taire.

Le soleil lançait ses derniers rayons quand la pelletée finale de terre rouge fut tassée sur la tombe de Day, qui portait l’inscription « Day de Trevelin, 364 Jabalies ».
Chiché tira alors son couteau et le planta dans la terre jusqu’à la garde, Angel faisant de même à côté. C’était un peu comme l’Anglais qui brise son verre après l’avoir fini, afin que jamais un toast de moindre beauté ne puisse y être bu.

Amadeo Bilo, dit « Chiché », est l’un des derniers de ces grands chasseurs devenus légende vivante, non seulement dans son Argentine natale, mais aussi partout où des hommes lèvent leur verre à des exploits cynégétiques. Il est aussi l’un des derniers à chasser avec une simple lame d’acier.
En Europe, la vie noble à la période médiévale consistait, en grande partie, à l’apprentissage des armes puis à l’entretien de cette habileté. Si l’on n’avait pas de Sarrazins immédiatement sous la main, une bonne méthode était de rassembler quelques copains et d’aller taquiner le sanglier.

Le plus ancien livre de chasse de la période remonte aux années 60 (1360, bien sûr) et s’appelle le Livre de La Chasse, écrit par Gaston Phoebus. Ses descriptions et histoires vous garantissent de mettre un peu de rouge aux joues de nos modernes Nemrod.
Sa description de la chasse à l’épieu (avec des « billettes » pour éviter que le cochon ne remonte le long du manche pour s’occuper de vous) est précise :

« Dès que la pointe est entrée dans le corps de l’animal, mettez le manche sous votre bras, serrez et poussez aussi fort que vous le pouvez. Si le sanglier est plus fort que vous, tournez autour, en attendant que l’on vienne à votre aide ou que Dieu prenne pitié de vous… »

Et imaginez que Gaston considérait l’épieu comme une chasse facile…. Il préférait de loin le travail à l’épée, en selle, mais trouvait la chose assez dangereuse, car vous pouviez vous blesser les jambes avec votre propre épée, tandis que le sanglier faisait de la vivisection sur votre cheval… Gaston raconte d’ailleurs que de nombreux chevaux furent tués sous lui.

Il aurait sans doute aimé Chiché Bilo…

Et ses chiens ! les dessins montrent des chiens qui n’auraient pas déparé à côté du Chien des Baskerville, et leur valeur devaient être grande, car on voit que certains portaient de coûteuses cotes de maille.
Il est intéressant de remarquer que le silence des chiens de combat était une qualité de ces animaux alors, comme actuellement en Argentine. Il y a à la Tour de Londres, une lettre du roi Jean (sans Terre) à Roger de Neville lui indiquant qu’il envoyait 44 chiens de mota (muets) pour chasser le sanglier dans le parc de Bricstok.

Note du Traducteur : manifeste erreur d’interprétation, en effet, il s’agissait de chiens de meute, bien sûr, et non de chiens muets. A Paris, le quartier de la Muette, c’était l’endroit où la Meute du Roy se trouvait.

Au XVI° siècle, la chasse au sanglier devait tenir de l’ouverture sur une communale et de la finale de la Coupe du Monde : de gigantesques battues avec des centaines de chasseurs. Comme il y avait des périodes d’attente entre les actions, Jacques de Fouilloux, un noble français, préconisait d’avoir à sa disposition une jolie jeune paysanne pour occuper les loisirs forcés. On voit par là que ce que la chasse contemporaine a perdu d’agrément…..

Chiché me confirma que le rôle du chien était capital : sans lui, le chasseur n’a aucune chance contre un sanglier. L’animal chargera toujours l’homme quand il se bat avec les chiens, et ceux-ci doivent le maintenir pour permettre au chasseur de porter le coup. Sans les chiens…

Je sais, ça a failli m’arriver…

Il y avait des aiguilles de glace dans l’abreuvoir des chevaux quand nous partîmes le lendemain, avec deux nouveaux chiens en plus des deux survivants d’hier.

Chiché nous conduisit directement à la rivière, environ un kilomètre en aval de l’endroit où Day avait été tuée. Lui et Angel portaient des couteaux neufs et m’en donnèrent un autre, que j’acceptai en renonçant à mon fusil, par point d’honneur : j’allais le regretter rapidement… Dans le chaparal, en chevauchant à trois de front, nous dérangeâmes un couple de guanacos, ces cousins des lamas, qui s’enfuirent au galop, tout comme ce lièvre géant de Patagonie ,qui nous regarda, immobile, avant de partir comme une fusée.

Un petit sifflement nous appela : « Se fue por aqui, Patron » dit Angel, en nous montrant le vol ce l’est : Chiché descendit de son cheval et suivit les traces sur une cinquantaine de mètres, jusqu’à des fumées contenant des bribes de laine : Bilo me regarda et dit : « c’est lui »…

Angel découpla les chiens qui partirent immédiatement sur la voie, les deux corniauds derrière eux. Le grand chien de tête s’appelait Tahpei, mot Araucano pour Bravoure : ce n’était pas exactement le genre de chien auquel vous auriez envie de disputer son os….

Nous suivîmes au galop, Chiché devant moi, le grand Gaucho derrière. Le manche du couteau me rentrait dans les côtes, et je dus faire tourner ma ceinture. Nous couvrîmes sans doute 5 kilomètres en suivant les chiens, et Angle nous arrêta soudain : la piste du cochon se voyait rejointe par deux autres animaux, un peu plus petits, sans doute des laies…

« Pedro, il faut foncer maintenant » me dit Chiché « si les chiens doivent se battre contre trois cochons, ils vont être tués, tous les quatre ». « C’est déjà arrivé : ils sont sélectionnés pour leur courage , et ils ne renonceront pas ».

En réponse, nous entendîmes de féroces aboiements venant du bord de la rivière : à toute allure, nous rejoignîmes le lieu du combat : des grognements terribles et les couinements des corniauds : je suivis en courant Chiché et Angel, couteau au poing, en souhaitant de tout cœur aller en sens inverse….

Le cri de guerre basque résonna encore une fois dans mes oreilles alors que j’arrivai dans une petite clairière où je vis des taches claires sauter dans tous les sens : Tahpei, une longue balafre rouge sur le flanc s’accrochait à l’oreille d’une énorme laie qui le secouait en s’ébrouant et en poussant des grognements furieux : elle arriva à l’arracher du sol et l’envoya retomber sur le côté, le chien roulant sur lui-même et évitant de peu la mâchoire de la laie qui se referma sur le vide avec le claquement d’un coffre-fort. Une laie encore plus grosse était aux prises avec les trois autres chiens, tenue par les deux oreilles et une patte : elle traînait les chiens après elle sans qu’un seul relâchât sa prise.

Rapide comme un éclair, Chiché fonça et prenant les soies hérissées de la bête d’une main, de l’autre, il lui planta son couteau bas derrière l’épaule et tourna la lame sur elle-même à plusieurs reprises. La laie poussa un cri effrayant et se débattit encore plus violemment, en secouant les gros chiens comme s’ils étaient de petits chiots. Chiché la piqua à nouveau, cette fois entre les omoplates cherchant la colonne vertébrale, tandis que la laie le secouait lui aussi comme une poupée : soudain, elle s’effondra pour ne plus bouger. La lame avait trouvé le joint entre les vertèbres.

« Cuidado, Patron, A la rizquierda » Angel cria pour prévenir Chiché que la deuxième laie le chargeait : Tahpei était toujours accroché à une oreille et les trois autres chiens foncèrent dessus, encouragés par Chiché au cri de « Kiah »… Chiché calcula son plongeon, et au moment où la laie était tenue par les quatre Dogos, il sauta et la piqua à plusieurs reprises, sans que la bête pût réussir à le mordre : elle s’effondra enfin en crachant le sang par le groin. 

Bilo rappela ses chiens qui s’acharnaient à piller les laies : ils revinrent vers leur maître et commencèrent à se lécher les plaies.

Haletant, Chiché s’écria « A dios gracias, que se fue el macho » Il traduisit pour moi « heureusement que le mâle était parti ». C’était un vieux cochon malin, qui avait laissé les laies protéger sa fuite.

« Où est-il parti, selon toi ? » demandai-je. Sans répondre, Chiché regarda autour de lui, puis me montra des pas, qui allaient jusqu’à la rivière et y disparaissaient : il désigna du doigt une île recouverte de broussailles et me dit « Il est dans l’île, et ça ne va pas être facile de le débucher de là »….

Angel attacha les chevaux à un arbre, tandis que Chiché posait ses alpartagas et que je déchaussais mes bottes. Chiché me dit qu’il valait mieux traverser à pied malgré le froid, plutôt que d’y emmener les chevaux.

Froid ? je fus saisi par l’eau glacée depuis le milieu de la poitrine jusqu’aux pieds, ayant le sentiment d’être transformé en glaçon, les corniauds devant être portés par Angel, car ils refusaient d’entrer dans l’eau, montrant ainsi plus d’intelligence que moi….

Suivant la bordure de roseaux jusqu’à trouver l’endroit où le sanglier avait pris pied sur l’île, nous nous enfonçâmes dans l’épaisse végétation : sa voie était aussi large que si l’on avait fait rouler un tonneau d’huile de 200 litres dans les broussailles. Même Angel sifflota en voyant les traces : « un gros, hein patron ? »…

Mon couteau me semblait ressembler de plus en plus à un canif à ongles, et je me préparais à dire que j’allais retourner aux chevaux où j’avais oublié mes cigarettes, quand Bilo lâcha les chiens.
Il me tapa dans le dos d’un air heureux et dit « Pédro, tu vas me donner un coup de main pour celui-ci : ce sera sans doute un record ». J’allais lui répondre que, sérieusement, le bacon frais me donnait des indigestions terribles, quand il me quitta pour suivre ses Dogos.

L’île n’était pas si grande que cela, et au bout de deux minutes, nous entendîmes le ferme des corniauds à une cinquantaine de mètres de nous. Des grognements meurtriers se firent aussitôt entendre, et nous nous mîmes à courir vers le bruit. Je perdis rapidement de vue Chiché et Angel dans la broussaille épaisse, et j’arrivai seul à une sorte de clairière entourée d’une végétation impénétrable, percée seulement de passages bas creusés par des générations de sangliers : dans l’entrée de l’un de ces tunnels, entouré des quatre Dogos, un gigantesque sanglier faisait face, avec une tête hideuse de la taille d’un tonneau, un nez chantourné et une paire de défenses monstrueuses.

Les laies qui venaient d’être tuées, malgré leurs 350 livres, évoquaient « les trois petits cochons » à comparaison…

Ses flancs et son arrière protégés, il défiait les chiens qui ne pouvaient l’attaquer, et se gardait bien de les charger en perdant alors le bénéfice de ses protections. Mais quand il me vit, il changea d’idée.

C’était comme dans un de ces rêves où vous tentez de fuir, sans pouvoir courir.

M’arrivant à la taille, il s’élança sur moi : les chiens l’attaquèrent sans qu’il leur prête aucune attention. J’étais à 15 mètres de lui, l’adrénaline ouverte à fond. Avant qu’il ait couvert la moitié de cette distance, j’avais déjà envisagé et rejeté au moins trois méthodes de défense : espérant le surprendre, je fonçai à sa rencontre, l’esquivant au dernier moment par un saut de côté, tandis que ses défenses claquaient, un peu trop près.

Il se retourna en un clin d’œil, en hurlant sa frustration et s’élança à nouveau, mais cette fois, il était tenu aux oreilles par deux Dogos et je passai derrière lui : le prendre par la queue me parut une bonne idée sur le moment, tandis que de l’autre main j’essayais une prise dans sa toison emmêlée. Il essaya alors de se retourner pour se servir de ses défenses contre moi, et, à chaque fois, l’un des Dogos me heurtait la tête.

Au milieu de ce bruyant chaos, je vis soudain arriver Chiché, qui me cria de tenir bon, tandis qu’il plantait son couteau dans l’épaule libre du sanglier. Je vis m’arriver le sabot de l’animal en plein front, et je perdis conscience au milieu d’une pluie d’étoiles.

Je pense que je fus mort au monde pendant quelques secondes seulement, puisque je revins à moi tenant encore la queue du sanglier tandis que Chiché me claquait les joues : un peu de sang me coulait du front, là où le sabot avait coupé la peau.

Angel pendant ce temps se roulait par terre, comme de douleur, les larmes lui coulant des yeux : il avait sans doute été gravement blessé, mais je me rendis vite compte qu’il était véritablement écroulé de rire.

Chiché me traduisit ses paroles « Il pense que vous feriez un très bon Dogos Argentino, même si vous êtes censé tuer le cochon et non pas le tenir »… Je me rendis compte à ce moment que je n’avais pas même sorti mon couteau…

Je répondis à Angel, toujours par le truchement de Chiché que « nous autres Gringos n’utilisons pas de couteau, que c’était beaucoup plus sportif de tuer le sanglier à mains nues, mais que j’étais simplement un peu rouillé »…

Sur la balance de l’estancia, le cochon pesait 596 livres, et il avait bien dû perdre 4 livres de sang, vu l’état dans lequel mes vêtements avaient été mis…

Lors du grand repas qui suivit, l’asado gaucho traditionnelle, toute la ville de Choelechoel fut là, c’est-à-dire, tous les dix habitants qui la composent et le Maire me remit le trophée du cochon, dans une jolie boite : la queue fraîchement coupée de l’animal.

Le lendemain, nous repartîmes pour chasser la plume, comme cela avait été le projet initial, mais – comment dire ? – même si les oiseaux volaient magnifiquement… c’était malgré tout une déception mineure : comment faire mieux qu’une pareille chasse au sanglier ?